Inscrit en 2008 sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, le Sbek Thom est l'une des principales formes d'expression théâtrale du Reamker រាមកេរ្តិ៍ (version khmère du Ramayana). Son existence est attestée depuis a minima le début du XIIe s. grâce à une découverte de Sounds of Angkor dans le temple d'Angkor Vat : cliquez ici.
Textes, photos, vidéos © Patrick Kersalé 2009-2024, sauf mention spéciale. Dernière mise à jour : 10 octobre 2024.
SOMMAIRE
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Le Sbek Thom ស្បែកធំ, théâtre d’ombres khmer, met en scène de grandes marionnettes non articulées, en cuir ciselé, pouvant mesurer jusqu’à deux mètres de haut. Antérieur à la période angkorienne, il est considéré, à l’instar du Ballet royal et du théâtre masqué, comme un art sacré. Les représentations, dédiées aux divinités, n’étaient données que trois ou quatre fois par an pour des occasions spécifiques comme le Nouvel an khmer, l’anniversaire du roi ou la vénération de personnages illustres. Après la chute d’Angkor au quinzième siècle, le théâtre d’ombres a dépassé le cadre rituel pour devenir une forme artistique, sans toutefois perdre sa dimension cérémonielle.
Les marionnettes sont taillées dans une seule pièce de cuir selon un cérémonial spécifique à chaque dieu ou divinité représenté. Les peaux sont colorées à l’aide d’une solution à base d’écorce de kandaol. L’artisan dessine la figurine sur la peau tannée, puis la cisèle et la peint avant de la fixer sur deux tiges de bambou qui permettront au danseur d’animer la marionnette.
Les représentations ont généralement lieu la nuit, en plein air, aux abords d’une rizière ou d’une pagode. Un grand drap blanc est tendu entre deux hauts mâts de bambou devant un grand feu ou, désormais, des projecteurs. Les silhouettes des marionnettes sont projetées en ombre chinoise sur cet écran blanc. Le manipulateur lui donne vie en effectuant des pas de danse précis et spécifiques. Un orchestre et deux narrateurs accompagnent l’action dramatique. Inspirées du Reamker, la version khmère du Ramayana, les représentations mettent en scène des extraits de cette épopée. Elles peuvent s’étaler sur plusieurs nuits consécutives et nécessiter jusqu’à 160 marionnettes pour un même spectacle. Nombre de ces figures ont été détruites sous le régime répressif des Khmers rouges qui a quasiment anéanti cet art sacré. Depuis 1979, le Sbek Thom retrouve progressivement vie grâce aux rares artistes survivants. À ce jour, trois théâtres d’ombres ont pu renaître de leurs cendres et assurent la transmission des connaissances et savoir-faire concernés, notamment ceux liés à la confection des marionnettes.
Le terme Sbek Thom ស្បែកធំ (prononcé sbaek thom), ou dans sa forme développée “Théâtre des Grands Cuirs” ខោនស្បែកតូច est le plus grand théâtre d'ombres au Cambodge. Le second, toujours utilisé, est le Sbek Touch ស្បែកតូច. Les traductions littérales respectives sont "Grands Cuirs" et "Petits cuirs". L'un et l'autre se différencient, au premier coup d'œil, par la taille de leur écran et par la dimension des figures de cuir. Le premier montre des figures fixes de grande taille, tandis que le second met en scène de petites figurines articulées. À la seconde approche, le premier met en scène exclusivement le Reamker រាមកេរ្តិ៍, version khmère du Rāmāyana indien de Valmiki, et le second, des histoires populaires, des contes et, de manière anecdotique, des extraits du Reamker.
Les sources historiographiques du Sbek Thom sont rares. Pour remonter le temps, il nous faut d'abord chercher les traces du Rāmāyana (Reamker) et de ses personnages. Le personnage central du Rāmāyana est le Prince Rāma (Preah Ream), l'un des avatars du dieu hindou Vishnu, qui nomme le Rāmāyana (Reamker). Nous mentionnons ici les deux termes, car l'inscription la plus ancienne que nous connaissions au Cambodge (K. 359, Veal Kanteal), datée du VIIe siècle, mentionne le terme Rāmāyana et non Reamker. Sur le plan iconographique, la plus ancienne représentation de ce personnage divin date de la même période. Elle provient d'Angkor Borei dans la province de Takeo.
Puis au fur et à mesure que l'on se rapproche du XIIIe siècle, qui marque la fin de l'iconographie angkorienne, on assiste à une explosion du nombre de témoignages iconographiques : Banteay Srei, Baphuon, Preah Vihear, Angkor Vat, Banteay Samre, Bayon, Banteay Chhmar, Phnom Rung (Thaïlande)… L'apogée de ce feu d'artifice iconographie dédié au Reamker se trouve à Angkor Vat.
Mais quelles sont les sources attestant de l'existence ancienne du Sbek Thom ?
En 1969, l'ethnomusicologue français Jacques Brunet écrit : « Il semble que la figure d'ombre, comme d'ailleurs la marionnette, a pris naissance dans l'Inde ancienne d'où elle aurait rayonné, en même temps que la civilisation indienne s'étendait, particulièrement vers l'Extrême-Orient, où le théâtre d'ombres prit une très grande importance dans les divertissements. Le Cambodge, hindouisé durant les premiers siècles de notre ère, a très vite assimilé la culture indienne, tant dans ses techniques que dans sa pensée : la civilisation khmère est née du mélange de cette culture venue de l'extérieur et de la culture locale pour aboutir à un syncrétisme original. (…) Au contraire (du Ayang ou Sbek Touch) le Nang Sbek (Sbek Thom) s'inscrit, avec le Ballet Royal, dans la grande tradition classique du théâtre cambodgien. Comme le Ballet Royal, il a dû faire partie autrefois des rites royaux et des divertissements donnés à la Cour. En effet nous relevons sa présence essentiellement dans les anciennes capitales royales : Angkor, Battambang (ville qui abrita un moment un vice-roi siamois), Udong et Phnom-Penh, et toujours à côté des danses royales dont il est en quelque sorte le complément. »*
L'auteur souligne également que la traduction littérale de l'appellation complète de cette forme d'art, à savoir “Robam Nang Sbek Thom” c'est-à-dire “danse-des-grandes-figures-de-cuir”, n'établit aucun rapport direct avec la notion d'ombres. La pratique, il est vrai, ne se joue pas de la projection d'ombres portées à la manière des ombres chinoises ou indonésiennes, mais d'un jeu de contraste entre lumière et obscurité. Toutefois la notion de “théâtre d'ombres” est tellement ancrée dans les habitudes langagières qu'il n'y a pas lieu ici de la remettre en cause.
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* Nang Sbek. Théâtre d'ombres dansé du Cambodge. In Publication de l'Institut international d'Études Comparatives de la Musique. Berlin. 1969.
Quel était le rôle ancien du Sbek Thom ? Une fois encore, pour les périodes les plus anciennes, nous devons nous appuyer sur les témoignages existant autour du texte du Rāmāyana pour éclairer le propos. L'inscription de Veal Kanteal (K. 359, VIIe siècle) nous révèle que la récitation du Rāmāyana était une façon d'acquérir des mérites. Le texte mentionne qu'un brahmane du nom de Śri Somaśarman fit ériger une image du dieu Tribhuvaneshvara et offrit des textes :
rāmāyanapurānābhyā- m aśesam bhāratan dadat
akritānvaham acchedyām sa ca tadvācanāsthim
Traduction : “Avec le Rāmāyana et le Purāna, il donna le Bhārata complet et en institua la récitation journalière, sans interruption” (Barth 1885: 30-31, K. 359, st. IV).
Le texte précise également :
dharmmānśas tasya tasya syā- n mahāsukritakārinah
Traduction : “Qu’une part (du fruit) de cette œuvre pieuse revienne chaque fois à l’auteur de cet acte excellent...” (Barth 1885: 31, K. 359, St. VI).
Une autre inscription — K.218 (Prasat Sankhah, Battambang, Xe s.) — nous enseigne que la narration et l'écoute du Rāmāyana a un rôle purificateur. Sachant cela, le roi Suryavarman I souhaita faire chanter les épopées :
yadānanorvvīdhararājaśrṅgād
vinissrtā mrstajagatkalaṅkā
purānarāmāyanabhāratādi
kathāvivaksāmaradhāmasindhuh
Traduction : “Le fleuve céleste est issu du sommet de ce roi des monts qu’est son visage, en lavant les péchés du monde, par désir de réciter les Purāna, le Rāmāyana et le (Mahā)bhārata” (Coedès 1951: 51, K. 218, st. XI).
Dans leur ouvrage intitulé “Sbek Thom” et réalisé pour le compte de l’UNESCO en 2014, Kong Vireak et Preap Chanmara écrivent : « Parce qu'il ne met en scène que le Reamker, qui contient des caractéristiques sacrées, le Sbek Thom est exécuté lors de cérémonies religieuses très particulières associées à des rites d'invocation et de prière. Les cérémonies dans lesquelles il est exécuté incluent : les crémations des rois, des membres de la famille royale, de vénérables bouddhiques et de moines réputés, les couronnements, les anniversaires du roi, les cérémonies royales, le marquage des limites sacrées de nouveaux édifices bouddhiques, les consécrations de nouvelles statues de Bouddha, les cérémonies de prolongement de la vie des vénérables bouddhiques et d'autres cérémonies villageoises. Aujourd’hui, le Sbek Thom est également donné pour des occasions telles que la Fête Nationale ou la Journée nationale de la culture. »
Dans une séquence vidéo réalisée en 1992 par l'ethnomusicologue français Jacques Brunet, l'un des derniers maîtres vivants du Sbek Thom à cette époque, Maître Ty Chean, explique qu'il est possédé par des esprits et que les gens viennent les honorer.
Dans son ouvrage de 1969*, l’ethnomusicologue Jacques Brunet décrit les pratiques en cours à cette époque et celles déjà obsolètes qui avaient lieu vingt ans auparavant : « La représentation débute par une cérémonie rituelle dont le but est magique : il faut d'une part s'assurer qu’elle se réalisera dans de bonnes conditions (on invoque Vishnu et Shiva) et d'autre part il faut donner vie aux personnages qui vont apparaître. Trois cris poussés par les danseurs appellent d'abord les divinités à participer à la séance : c'est le début de la cérémonie pendant laquelle le maître de la troupe, face aux figures de Eysey, Preah Noreay et Preah Eyso, invoque les puissances surnaturelles. La danse qui va suivre joue le rôle d'offrande aux divinités afin que celles-ci apportent la prospérité au village dans lequel on joue. Puis intervient la danse de Shiva et Vishnu qui symbolise la lutte du bien et du mal. Après quoi, pendant que l'orchestre joue les airs de salutation, le maître allume des bougies et des baguettes d'encens qu'il fixe sur les panneaux représentant l'Ascète Moha Eysey, et les dieux Vishnu et Shiva, puis procède à « l'éveil des figures ». Muni d'un récipient d'eau consacrée, il frotte les paupières des visages de cuir puis, avec un peigne et une glace, il procède à leur toilette. En même temps, chaque danseur s'asperge d'eau consacrée pour se purifier. Après quoi, les esprits ayant pris possession des figures, la représentation du Reamker commence. Les panneaux de cuir font ici fonction de masques habités des esprits dont les danseurs ne sont que les supports terrestres. De par son style unique en Asie, de par la pureté de ses canons traditionnels, de par son originalité d'expression où s'associent étroitement danse, sculpture, théâtre, musique et poésie, le Nang Sbek dont il n'existe plus qu'un groupe aujourd'hui, conserve une tradition aux aspects essentiellement khmers. »
Le groupe auquel Jacques Brunet fait allusion dans ce texte est celui de Maître Ty Chean, disparu en 2000. Aujourd'hui c'est son petit-fils, Maître Sophan Chean qui continue sans relâche cette œuvre.
Kong Vireak et Preap Chanmara apportent quelques précisions actualisant le propos de Jacques Brunet : « Avant la représentation, un rituel appelé hom pithi, ou parfois khum rong, est exécuté. Un panneau représentant un ascète est placé au milieu de l'écran blanc. Un panneau montrant les flèches de Preah Ishor est placé à la droite de l'ascète, tandis qu'un panneau représentant les flèches de Preah Naray est placé à la gauche de l'ascète. D'autres personnages, tels que Preah Ream et le démon King Reap, encadrent les trois figures principales. On trouve aussi des objets rituels : des baysei, des sla dhor, des bananes mûres, des feuilles de bétel, des noix d'arec, des fleurs, du riz, de l’encens, des bougies et un bol d'eau sacrée pour l'ondoiement. Les interprètes allument de l'encens pour rendre hommage aux Maîtres surnaturels, sampeah krou. Alors l’officiant commence à invoquer les divinités, de sorte que le Maître de la musique, le Maître des narrateurs, et le Maître des manipulateurs arrivent auprès de l'autel. Puis tout le monde s'incline devant la “présence” des divinités et des Maîtres. »
On constate, à travers cet extrait, une déperdition culturelle très sensible.
On trouvera ci-après, au titre de l'historiographie du Sbek Thom, des images de 1992 montrant Maître Ty Chean et sa jeune troupe renaissante.
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* Nang Sbek. Théâtre d'ombres dansé du Cambodge. In Publication de l'Institut international d'Études Comparatives de la Musique. Berlin. 1969.
La révolution khmère rouge est généralement pointée du doigt, à raison, pour justifier de la raréfaction ou de la disparition des pratiques artistiques du Cambodge. Mais il semble qu’il en aille différemment pour ce qui concerne le Sbek Thom. Jacques Brunet nous informe que la troupe de Maître Ty Chean est, dans les années 60, la dernière (ou tout du moins l'une des dernières) que compte le Cambodge. Il justifie le désintérêt des Khmers pour le Sbek Thom par un témoignage fort intéressant : « Actuellement (années 1960) l'ensemble des épisodes représentés dure sept nuits. Commencée à vingt heures, chaque séance se poursuit tant qu'il y reste suffisamment de spectateurs, souvent jusqu'à une heure avancée de la nuit. Quelques vingt ans plus tôt, il fallait seize jours pour raconter tout ce que la tradition avait conservé, autrefois plusieurs semaines. Il ne s'agit donc plus aujourd'hui de la légende complète, mais d'épisodes choisis parmi les plus célèbres. La troupe n'a plus l'occasion de jouer bien souvent (une dizaine de fois par an) et la durée des grandes fêtes étant écourtée, la troupe ne peut représenter que les épisodes populaires. Elle a cependant joué dix-sept nuits de suite récemment pour fêter l'incinération d'un Vénérable de monastère. »
Ce ne sont donc pas les Khmers rouges qui ont détruit ce patrimoine culturel, mais bien la perte de sens pour les Khmers eux-mêmes. La survie contemporaine de cette forme d’art est liée à la survie de Maître Ty Chean lui-même et à son effort de restructuration après la révolution. Si Jacques Brunet travailla avec lui dans les années 1960, il revint au Cambodge en 1992. Dans une communication personnelle, il raconte :
“Quand je suis venu, en 1992, faire un film sur le Ballet Royal avec une séquence sur le Nang Sbaek, les Beaux-Arts m'ont prêté les peaux que j'ai emmené à Siem Reap par avion quelques jours, le temps du tournage. En une semaine, Ty Chean a monté une troupe avec les jeunes du village, les faisant travailler cinq ou six heures par jour pour un résultat inespéré. Ils ont dansé trois nuits de suite pendant quatre heures chaque fois, c'était prodigieux car on avait retrouvé la façon dont ils dansaient dans les années soixante. Un vrai bonheur ! C'est grâce à cette semaine-là que cette ‘mémoire’ pu être reconstituée.”
Quant à nous, nous avons eu la chance et le bonheur de rencontrer Maître Ty Chean en 1998 avant sa disparition en 2000. À cette époque, il avait réuni autour de lui, son fils, son petit-fils (Sophan) et des enfants de Siem Reap. Chaque jour, musiciens et manipulateurs répétaient sous l’œil vigilant et la présence ininterrompue du maître.
Le classement du Sbek Thom par l’UNESCO au Patrimoine Mondial de l’Humanité a bien entendu contribué à la reviviscence de cet art. Les troupes se sont multipliées, créées par des individus qui se sont détachés de troupes en activités. Il faut reconnaître que dans un pays aussi pauvre que le Cambodge, la création d’une nouvelle troupe représente un tour de force. Il faut en effet, créer un orchestre avec ses multiples instruments, réaliser les nombreuses figures de cuir, répéter intensément, assurer le marketing pour attirer les touristes…
Aujourd’hui, les diverses troupes du Cambodge se produisent devant des parterres de touristes ignorant à la fois tout du Sbek Thom et du Reamker. Les séances durent tout au plus une heure. La troupe du monastère de Vat Bo, à Siem Reap, offre l’un des spectacles les plus léchés sur le plan de la mise en scène. Plusieurs éléments contribuent à la magie du moment : la qualité de l’accueil du public, le cadre du monastère, l’utilisation d’un feu alimenté par des noix de coco et non par une lumière électrique ; tout cela crée une magie à laquelle les spectateurs sont particulièrement sensibles. La qualité de l’assise devant l’écran et le faible nombre de spectateurs invités contribuent également à créer un sentiment de privilège pour celui qui vit l’instant.
Dans les années 1960, Jacques Brunet témoigne des pratiques religieuses liées au Sbek Thom : « De nombreux interdits sont encore observés aujourd'hui durant les représentations, et les rites incantatoires qui précèdent sont exécutés avec beaucoup de soins et de minutie sous peine d'accident ou de maladie grave pour les danseurs. On organise aussi des séances de danse de figures de cuir pour faire tomber la pluie ou pour chasser une épidémie. C'est dire la crainte qu'éveillent ces figures dont certaines ne peuvent être touchées que par les danseurs eux-mêmes. »
La conception des figures de cuir fait également l’objet d’offrandes de la part des fabricants afin de se protéger contre la puissance néfaste de certaines divinités. Jacques Brunet en témoigne : « Avant de commencer une nouvelle série de dessins, l'artiste doit faire une cérémonie d'offrandes afin de se concilier le dieu des artisans, et écarter en même temps les puissances néfastes liées à certaines figures, en particulier celles de Shiva et de Ravana qui ont la faculté de porter malheur à celui qui les dessine si les rites prescrits ne sont pas bien observés. C'est ainsi par exemple qu'un panneau ne doit jamais être achevé au cours de l'aube ou du crépuscule et que pendant la nuit, le travail ne peut s'effectuer qu'à la flamme d'une torche ou d'un brasier. »
Un film de Patrick Kersalé. Le Reamker est la version khmère de la célèbre épopée du Ramayana indien. Dès le Xe siècle, il est représenté dans les bas-reliefs des temples hindous du Cambodge. Il s’est transmis par la tradition orale jusqu’à nos jours malgré les vicissitudes de l’histoire et survit aujourd'hui grâce à la ténacité d’une poignée d’hommes animés par une foi à toute épreuve…
Il existe deux versions écrites et publiées du Reamker ou Râmakerti et un épisode isolé :
Il existe par ailleurs deux autres versions écrites mais non publiée, en khmer ; l'une appartient à la troupe Ty Chean, la seconde à la troupe de Wat Bo, les deux à Siem Reap. Chacune de ces versions est respectivement connue par trois membres de chaque troupe.
Selon les auteurs cités et l’époque de référence des textes, l’orthographe des noms des personnages varie. Nous listons ci-après la correspondances des noms entre le Reamker et le Rāmāyana indien de Valmiki et mentionnons leur nature.
Les vieux rois
Les vieilles princesses
Les jeunes princes
La femme de Ream
Les dignitaires de Langkâ (l’actuelle île de Sri Langka)
Les princes singes
Dans le Reamker, il est plusieurs fois fait référence à des outils sonores. Nous préférons ici la dénomination “outil sonore” à celle d’“instrument musical” car dans de nombreux cas, il s’agit plus d’objets servant à la communication distante qu’à la musique proprement dite. Les outils sonores ont plusieurs rôles :
D’une manière générale, les instruments musicaux mentionnés dans les différentes versions du récit représentent des marqueurs temporels. Le narrateur doit en effet adapter le nom des instruments de musique à son temps. Ces termes constituent donc des variables d'ajustement entre le texte original du Rāmāyana de Valmiki et le Reamker. À l’intérieur même des diverses versions du Reamker, ces éléments changent. Par delà le récit, l’instrumentarium s’est également adapté à son temps dans la peinture et la sculpture. Il faut bien avoir à l’esprit que les instruments de musique représentent un monde étranger pour le commun des mortels. Comme dans l’univers du vivant, ils naissent, se transforment et meurent. Les guerres en effacent certains de la mémoire. D’autres, acoustiquement plus puissants, plus pratiques, plus à la mode, empruntés à d’autres cultures, se substituent à ceux en usage. Puis la mémoire de ces derniers s’efface. Le climat de mousson finit par détruire le bois, le bambou, les calebasses, le cuir, la corne. Les noms eux-mêmes finissent par disparaître de la mémoire des hommes et des manuscrits sur ôles . Que reste-t-il alors comme modèle au peintre ou au sculpteur sinon son propre environnement pour y puiser l’inspiration ? Instruments individuels et ensembles instrumentaux laissés en témoignage au fil du temps par les artistes plasticiens permettent dès lors d’esquisser une chronologie de leur histoire.
Le récit fait également référence aux chants, aux incantations et aux cris. De même, il est fait référence à la danse, art majeur chez les Khmers anciens et contemporains : danse céleste, de réjouissance ou martiale.
Listons dans un premier temps les évocations liées au monde sonore et à la danse dans les ouvrages référents précités. Nous les avons classés par genre dans chacun des trois ouvrages consultés : guerre et parade martiale, divertissement, funérailles, communication distante, ambiance, magie. Nous en reportons les traductions des auteurs avec des corrections partielles lorsque cela nous a semblé nécessaire. En effet, les auteurs n’étant pas eux-mêmes musicologues, des contresens ont parfois été détectés en nous reportant au texte original en khmer. Nous avons également complété le traduction en mettant en regard du nom des typologies organologiques, une translittération du terme original. Que cette transgression au service de la juste connaissance nous soit ici pardonnée !
Ramaker ou l’amour symbolique de Ram et Seta
Râmakerti II
Un épisode du Râmâyana khmer
Ramaker ou l’amour symbolique de Râm et Sîtâ
Râmakerti II
1. Originellement « chant de berceuse ». Par extension, désigne toute musique douce pour le divertissement royal. (Note de l’auteur).
2. bīn bâmn, « tambourin », ramanâ, « autre genre de tambourin ». (Note de l’auteur).
3. Le lakhon khol, ou simplement le khol, est le théâtre mimé consacré à la représentation du Râmakerti. (Note de l’auteur).
4. Marionnette. (D’après note de l’auteur).
5. Forme de théâtre chanté d’origine malayo-polynésienne. Il est arrivé au Cambodge par la voie du Siam à une période inconnue. La majorité des chants classiques de yīke sont dans une langue particulière, mélange corrompu de javanais ou malais, de siamois et de khmer, incompréhensible aux locuteurs khmers actuels. (Note de l’auteur).
6. Ensemble orchestral qui se composait d’un gros tambour en tonneau, d’un gong plat, d’un gong à mamelon, d’un hautbois et d’une claquette en bambou. (D’après note de l’auteur).
7. Des textes prouvent que le théâtre jâtrī était connu au Cambodge au XVIIIe s., très certainement introduit du Siam. En effet, il existe en Thaïlande un type de théâtre jâtrī, fameux dans le sud du pays, qui consiste en une troupe exclusivement masculine, dont le répertoire est consacré à l’histoire du prince Sudhan et de la nymphe Manorâ. (…) Au Cambodge, le théâtre jâtrī est tombé dans l’oubli, mais le roman Brah Sudhan y est encore célèbre. (D’après note de l’auteur).
Ramaker
Râmakerti II
Râmakerti II
Un épisode du Râmâyana khmer
Râmakerti II
Un épisode du Râmâyana khmer
Ce qui frappe de prime abord, c’est le rôle de certains instruments de musique comme outils de communication, dont fait bien entendu partie la voix. Cette communication s’exerce dans ces trois espaces.
De plus amples détails sont disponibles ici.
La plupart des instruments musicaux mentionnés dans les récits sont traçables dans le temps sur le seul territoire du Cambodge. Ils sont représentés dans les bas-reliefs des temples anciens, mentionnés dans les écrits lapidaires de l’époque préangkorienne ou bien retrouvés dans des fouilles. Presque tous ces instruments, de même que les formes vocales, demeurent vivants dans le Cambodge contemporain ou ailleurs en Asie du Sud-Est.
Les narrateurs du Reamker ont adapté le nom des instruments de musique et des outils sonores à leur environnement immédiat. En effet, même si l’épopée est ancienne, elle a dû s’adapter à son temps et au public. Les instruments de musique sont des objets technologiques qui ont évolué au fil de l’histoire par le biais de modifications, d’inventions locales ou encore par l’adoption d’objets exogènes.
L’iconographie angkorienne nous offre de très nombreux tableaux traitant du Reamker. La plupart des frontons du vaste temple d’Angkor Vat ainsi que sa galerie ouest, aile nord (Bataille de Langka), s’y réfèrent. Concernant la représentation de la musique, il s’agit uniquement d’orchestres martiaux dans lesquels les musiciens sont soit des hommes, soit les singes de l'armée dirigé par Hanuman et levée par le Prince Ream. Ainsi, en nous référant aux chapitres précédents seules les rubriques “guerre et parade martiale” et “communication distante” sont traités dans l'iconographie angkorienne.
Nous avons dédié un chapitre complet “Le Reamker et la musique” à ce sujet, disponible ici.
Lorsque l'on observe le marché des souvenirs pour les touristes au Cambodge, une partie de l'offre est constituée par des gravures sur cuir dont la taille varie du porte-clés au panneau décoratif de grande dimension, en passant par les grandes figures du Sbek Thom (bien que rares) et les figurines du Sbek Touch. À l'origine de cette offre de marché, un homme : Sery Rathana. Voici un résumé de son action. Vous trouverez également ci-après une vidéo (en anglais).
Quand il devient orphelin à l'âge de neuf ans, Sery Rathana vend des canettes et du sable de rivière, coupe du bois pour que ses trois frères puissent aller à l'école. Lui, doit arrêter sa scolarité au niveau de la troisième. Il entre alors dans l'Association de la Maison de la Paix où il apprend l'art de la gravure sur cuir. Il s'avère si talentueux qu'il devient lui-même enseignant de cet art. Puis, en 2002, avec ses propres économies, il ouvre le “Little Angels Orphanage” en face du temple de Preah Ko, à Bakong, près de Siem Reap. Cet orphelinat éduque et forme des orphelins et des enfants de familles démunies à la gravure sur cuir.
À l'origine, seulement 5 “Anges”, aujourd'hui 80, dont 50 orphelins et 30 dont les familles sont trop pauvres pour les soutenir.
Les “Anges”, âgés de 5 à 25 ans, ont une vie structurée comme n'importe quel autre enfant.
Mais pour apprendre la gravure sur cuir, Rathana pose une condition : « Tous les élèves doivent aller à l'école ». Comme les étudiants reçoivent 20% du produit de la vente de leur art, certains choisissent d'aller dans des écoles privées. Quand ils reviennent de la classe, les élèves peuvent faire du sport ou travailler sur l'un des ordinateurs que Rathana met à leur disposition. Dans l'après-midi, des cours d'anglais sont organisés, enseignés par un ancien “Ange” devenu ecclésiastique et diplômé de l'université. De 17h30 à 19h30, 150 élèves des villages voisins viennent étudier à l'orphelinat.
Comme Rathana reçoit peu d'aide, il compte sur les touristes pour le soutenir. 45% des profits de l'art vendu sont utilisés pour acheter des fournitures afin de continuer l'aventure.
Dans cette vidéo (en anglais), découvrez comment sont préparées les peaux de vache qui serviront à fabriquer les grandes figures du Sbek Thom, les figurines du Sbek Touch ou les souvenirs pour les touristes.
Dans cette vidéo (en anglais), découvrez comment Sery Rathana s'organise depuis 2002 pour enseigner la gravure sur cuir aux orphelins et aux enfants plus démunis.
Vidéo (en anglais). À Siem Reap, la troupe de théâtre d'ombres de Bambu Stage innove depuis 2013. Une équipe internationale et cambodgienne a créé plusieurs spectacles mêlant divers savoir-faire artistiques (Sbek Thom, Sbek Touch, théâtre d'ombres proprement dit avec des personnages vivants et des artéfacts évoluant à des distances variables de l'écran, jeu théâtral devant l'écran) et différentes technologies (éclairages, projection vidéo, sous-titrages). L'autre particularité de cette forme innovante est de s'adresser à la fois à un public local et international (langue khmère sous-titrée et langue anglaise). Dans la philosophie de Bambu Stage, une forme d'art qui ne s'adresse qu'à une clientèle étrangère conduit à la destruction de la culture locale.
Le désintérêt des Khmers pour le Sbek Thom est lié à la perte de sens. Nous avons vu qu’au VIe siècle, d’après l’inscription K. 359 de Veal Kanteal, la lecture ou l’écoute du texte du Rāmāyana avait des vertus purificatrices et permettait d’acquérir de mérites. Nous avons également compris que le Sbek Thom était emprunt de magie et ce, à tous les stades de sa vie (fabrication des figures de cuir, cérémonies préalables aux représentations, possession du maître des figures par des esprits). Tous ces ingrédients demeurent au Cambodge dans diverses pratiques bouddhiques et animistes. Les textes bouddhiques en pali sont vertueux et/ou magiques ; la possession demeure une composante sociale à travers les cérémonies arak où des médium-exorcistes sont possédé(e)s et consulté(e)s par l’entourage au cours de cérémonies spécifiques. Les cérémonies, préalables à chaque représentation de musique, de théâtre ou de danse sont incontournables. D’importantes cérémonies d’hommages au maîtres vivants et défunts (sampeah kru) continuent d’être pratiquées en dehors des représentations par les troupes artistiques, toutes disciplines confondues.
L’ensemble de ces rituels et de ces croyances fait donc partie intégrante de la culture khmère. Alors pourquoi les Khmers eux-mêmes se désintéressent-ils du Sbek Thom ? Nous proposons d’engager une réflexion avec les responsables des principales troupes de Sbek Thom et les autorités bouddhiques afin de déterminer si le texte du Reamker et, dans son sillage, le Sbek Thom, pourrait renaître de ses cendres. Rappelons ici que le Rāmāyana (Reamker) est un texte vertueux qui a modelé la société khmère pendant près d’un millénaire et demi. Alors pourquoi tout cela devrait-il s’arrêter ?
Nous savons que le Sbek Thom est en concurrence avec le Sbek Touch, même si l'un et l'autre ont eu par le passé des rôles différents. Ce dernier est évidemment plus populaire et directement compréhensible par la masse. Il s'agit d'un divertissement facilement accessible qui n'est pas lié à des croyances profondes du point de vue du public.
Il faut bien évidemment admettre que l'entretien d'une troupe de théâtre d'ombres a un coût que ni les personnes, ni les institutions bouddhistes ne souhaitent nécessairement assumer une telle charge. Et quand bien même elles le souhaiteraient, l'acquisition d'un savoir-faire prend de nombreuses années et nécessite beaucoup d'énergie. Mais l’argent ne manque pas, même au Cambodge. De riches mécènes dépensent des fortunes pour construire des pagodes et entretenir des communautés monastiques afin d'obtenir des mérites pour leur existence post mortem. Alors pourquoi pas investir dans des troupes de Sbek Thom ?
Penser que le Sbek Thom puisse culturellement survivre parce qu’il a été classé par l'UNESCO est un fantasme. Les troupes ne reçoivent aucun subside de cette institution. Et quand bien même ! L’argent se saurait entretenir la “Permanence”, celle-ci s’entretenant d’elle-même par le jeu de la nécessité d’une croyance ou d’un objet. Or cette la nécessité n’existe plus à cause de la perte de sens. Penser que le marché du tourisme et des productions internationales peuvent entretenir à long terme la permanence du Sbek Thom est un également illusoire.
Le devenir du Sbek Thom ne peut passer que par une réactivation des croyances avec l’appui des autorités bouddhiques.
Événement rare ! Cette vidéo présente un épisode du Reamker intitulé ko thnal កថ្នល់. Vous bénéficiez ici de l'intégralité de la prestation, depuis la cérémonie rituelle sampeah kru សំពះគ្រូ jusqu'au salut des artistes. Cet épisode retrace l'histoire de la construction du pont de pierre destiné à acheminer l'armée des singes d'Hanuman de l'Inde au Lanka afin de libérer Preah Seda, l'épouse de Preah Ream enlevé par le roi des ogres géants, Kong Reap. L'événement s'est déroulé le 14 décembre 2021 à la Terrasse des Éléphants. De nombreux Cambodgiens sont venus y assister. Nous avons tenu à publier ici l'intégralité du tournage avec ses aléas : quelques mouvements de caméra, les cliquetis des appareils photographiques… Nous documenterons prochainement ce document exceptionnel.
Lieu & date : Cambodge - Siem Reap, Angkor. Terrasse des Éléphants. 14 décembre 2021. Durée : 01:51:25. © Patrick Kersalé 2021-2024.